mercredi 10 janvier 2018

La France qui perd (et qui persiste)

Quel décalage ! Alors que la French Tech fait le show à Las Vegas, et que l'on y parle de voiture autonome et de technologies qui vont contribuer à sauver des vies, la French administration présente au monde toute l'étendue de son incompétence, doublée d'une mauvaise foi invraisemblable. Incapable de fournir le début du commencement d'une moindre preuve sur la pertinence du 80 km/h, la Sécurité Routière a bidouillé les chiffres pour faire avaler cette grosse couleuvre aux grands médias. Et le pire, c'est que ça a marché. Le stagiaire de service (ah non, j'oubliais, un de ces "experts scientifiques" dont on nous parle tant) qui a rédigé l'argumentaire pour les préfets a quand même trouvé le moyen d'écrire qu'il fallait 81 m pour passer de 90 km/h à 0. Le vrai chiffre, c'est deux fois moins.
C'est comme si vous vouliez passer le concours de l'ENA en lisant des manuels qui parlent encore du Congo Belge ou de l'URSS.

Ce qui est d'ailleurs navrant, c'est que même dans l'ignorance, ces bouffons trouvent le moyen de se tromper. Ainsi, sur la fiche vitesse (catégorie dangers de la route), que l'on peut consulter sur le site de la Sécurité Routière, on peut lire que la distance de freinage à 90 km/h, avec un temps de réaction d'une seconde inclus, est de 68,5 m (valeur reprise par Edouard Philippe lors de sa conférence de presse).

Bien sûr, on ne prend pas la peine de demander leur avis aux experts qui connaissent le monde de l'automobile. C'est bien connu, le lobby n'abrite que des coquins tricheurs, malfaisants et qui ont les pieds fourchus. Dommage, car une grande compagnie comme Michelin s'y entend un peu en tenue de route. Elle affirme que la distance d'arrêt est de 34 mètres pour une voiture qui roule à 100 km/h sur sol sec. Ces progrès s'expliquent par l'évolution des freins et des pneus.

Evidemment, on pourrait parler de l'ABS et de l'ESP, qui sont de série depuis des années et qui contribuent aussi à la réduction des accidents.A ce propos, sur France Info, j'ai entendu le parlementaire Gilles Savary, présenté comme "consultant transports", qui a participé aux assises de la mobilité, répondre ceci à la question "est ce que les constructeurs automobiles font des efforts pour la sécurité ?" : je ne suis pas sûr", "je ne crois pas qu'on leur demande".

Cela en dit long sur le niveau des politiques. Et lui, c'est un expert. C'est vous dire pour les autres !

Malgré les "données irréfutables et la chaîne très structurée", comme l'a dit le Premier Ministre en récitant sa ficher, c'est plutôt le flou dans les chiffres d'accidentologie. L'argumentaire envoyé aux préfets pour le 80 km/h indique que la vitesse est la première cause d'accidents mortels (32 %) devant l'alcool (19 %). Pourtant, le site de la Sécurité Routière publie une fiche sur l'alcool, qui est à l'origine de 1000 morts (près d'un tiers des accidents mortels). Autre incohérence de l'argumentaire : il est écrit que les stupéfiants sont à l'origine de 9 % des accidents mortels. Pourtant, là encore, il suffit de consulter le site de la sécurité Routière à la rubrique dangers de la route. En 2015, 23 % des personnes décédées sur les routes ont été tuées dans un accident impliquant un conducteur sous l’emprise de stupéfiants. 

Mais, qui croire, puisque selon les Décodeurs du Monde, La vitesse excessive est aussi en cause dans 31 % des accidents mortels en 2016, ce qui en fait le premier facteur de mortalité, avant l’alcool (29 %), l’absence de ceinture (20 %) ou la fatigue (9 %).

Vous l'aurez compris, cela ne compte pas. Des experts scientifiques, je vous dis. Ils n'ont d'ailleurs pas besoin de connaître l'automobile, ni même le monde réel, puisqu'ils raisonnent hors sol. Ils se fient à des formules mathématiques obscures, qui n'ont jamais été démontrées pour la vitesse.

Et le plus fort, c'est que plus ils proposent de mesures qui ne servent à rien, plus les charlots de la Sécurité Routière ont d'influence dans la sphère politique. La bonne question, c'est pourquoi ne pas avoir profité des Assises de la Mobilité pour enfin remettre à plat une stratégie qui ne porte pas ses fruits ? Pourquoi ne pas avoir cherché à créer une structure qui adresse à la fois le conducteur, le véhicule et la route ?

Oui, la route. Qui se dégrade. Qui n'a reçu que 351 M d'euros en 2016 sur les 920 qu'ont rapporté les radars. Et qu'il faudrait préparer en vue de la mobilité de demain.

Au lieu de cela, le gouvernement a pris un risque inouï. Il assume des mesures qui ne serviront à rien et dont il n'y a aucun bénéfice politique à tirer, bien au contraire. Autant de talent méritait bien un coup de chapeau.